Séance ronron avec M.CHAT | ALEX DE QUERZEN

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Salut. Si dans une précédente interview, j’avais annoncé la couleur avec les clowns (demandez à Mimi), faut avouer que j’adore les chats. D’ailleurs j’en connais 2. Enfin non 4. Euh 8, euh non, plus… Bref, juste avant le vernissage de son expo “Be raining cat” à l’Art to be Gallery à Lille, petite conversation avec Thoma Vuille, dit M.CHAT. On se pose dans l’arrière-cour pendant que les bouteilles de vins arrivent, et on allume le micro.

“C’est bon ça enregistre ? Ouais ouais…”

Je le croise depuis longtemps, je veux savoir d’où il vient. Sur des murs, genre vachement hauts, sur des toits, observant la ville d’en haut, visible de tous et néanmoins insaisissable. Flash-back : à Paname déjà pendant mon stage de fin d’études, il y a une quinzaine d’années, pas loin du Sacré-Cœur volant sur le mur d’une maison. En même temps, ses graffs fleurissaient dans toute la ville, avec son style de (je cite) “graffiti de province mais en voulant faire quelque chose d’original en tant qu’individu”…

“(L’origine du) motif c’est une petite fille me donnant un dessin qui a déclenché une émotion,… ça faisait des années que j’avais pas eu d’émotions un peu nouvelles et… j’ai voulu reproduire cette émotion… Et c’est les Orléanais – qu’on appelle les chiens d’Orléans – qui m’ont appelé comme ça, le chat, Mister chat, Monsieur chat, M.CHAT voilà, c’est resté”.

Tellement mignon, on dirait un Disney. Distribution de joie. Hashtag love.

Bref, Thoma, dessine moi un chat. Et pour le choix des emplacements ? Thoma me fait un grand smile : “regarde un peu autour de toi” et me montre un des murs en hauteur qui entoure la petite cour “là tu vois y’a un trou, je pourrais poser un chat, comme c’est un mur qui est haut, je vais attendre l’occasion et saisir l’opportunité tu vois ?”

Ouais je vois, je vois même très bien. Je commence à comprendre le truc : comme le street art est un art éphémère par essence, il peut vite être recouvert. Un marqueur, un coup de bombe, “à hauteur d’homme c’est facile”. Et puis c’est vrai quoi, comme  “jusque 2003 / 2004 je peignais au pinceau, si tu passes une heure à peindre pour que quelqu’un te le barbouille…”

Du coup, j’ai l’explication du pourquoi de la hauteur : “à mes débuts, la ville est active la journée. Étudiant, je trouve pas vraiment ma place dans la société, alors que quand la ville s’éteint, genre 10h / 11h, je me sens libre”. Jusqu’en 2006/2007, avec l’apparition du graff à l’extincteur, “même  quand je suis perché sur un mur, y’a plus personne, je suis plus tranquille …”

Et au fait, Thoma, c’est quoi la méthode toulousaine ? On parle bien de “l’école” Miss Van / Fafi  ?

“Ouais, j’avais lu un article… Tu vois, tu as une intention, tu commences à poser, et la réalité te réfrène, ce n’est pas abouti, ce n’est pas fini, c’est dommage. Le pinceau et l’acrylique, c’est la méthode plus douce, t’es moins pris pour un bandit.”

Vrai : l’article 322 est sur la dégradation, alors que comme son personnage a toujours la ganache (“le Chat est toujours souriant” dixit Thoma), un peu plus difficile de considérer qu’il dégrade les murs.

Raison pour laquelle, alors qu’il était étudiant, dès qu’il avait un peu d’argent de poche genre 30 / 40 balles, ben hop, M.CHAT prenait ses 3 pots de peintures (jaune, blanc, noir), un ou deux pinceaux : “toutes les 2 semaines je peignais 3, 4, 5 chats… Mon record absolu ça doit être 9 chats dans la même soirée. Quand tu es face à des mecs qui font 30, 40 threw up sur un site en une nuit…”

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Retour vers le futur.

En 2004, Chris Marker fait son film (Chats perchés, un documentaire que je vous recommande), Thoma a accès aux institutions, il peut profiter du “réseau Marker” et donc aller peindre, à Hong Kong, Sarajevo ou Santiago par exemple. “Mais au final, tu te fais propulser, quand tu reviens c’est bien beau mais comment avoir ce plaisir de peindre alors que ça demande autant de temps ?”

ONE WAY – Monsieur chat et Chloé Mazlo – por chloe_maz

En 2007, “marre de jouer à la police et au voleur”. Arrestation, procès… Comme le Chat est apprécié de la population : croquettes, pardons, subventions. “Des fois tu peux être un petit peu corsaire : tu as pas le droit, tu le prends, quitte à en payer les conséquences. Après faut pas qu’elles soit trop compliquées, trop dures, on est des humains…”

Quelque part, “je prends le droit de peindre, si un mur est un peu dégradé je vais le regarder, le rendre plus beau en quelque sorte, on pourrait pas me le reprocher… Je partais de ce principe là.”

Flash perso, je me rappelle arriver dans les Halles, parcourir les tunnels du métro parisien et croiser le Chat, les bras tendus, un immense sourire à la gueule, balançant de l’amour, de la joie et des sourires.

Thoma est un animal de compagnie, il aime partager. Et pendant un moment, on regarde le mur. On oublie le micro qui tourne et ça part dans tous les sens.

On parle de Banksy, et du fait que selon XXXX ce pourrait être Robert Del Naja, 3D de Massive Attack… “Et pourquoi pas ? Le pochoir, c’est la délégation de l’acte, ça pourrait être un individu et un groupe.”

On parle de Exit Through the Gift Shop (Faites le mur ! : film américano-britannique réalisé par Banksy, 2010). De l’expo à Bristol (poke Cheo, Jody, Inkie). De Banksy does New York (documentaire réalisé par Chris Moukarbel, 2014). De la pyramide du Louvre. De JR.

On parle de droit latin, le droit d’auteur inaliénable, l’idée. On parle de droit américain, le copyright, la production.

On parle de Shepard Fairey, un mec “très démocratique, très productif, mais que ça empêche pas de faire une œuvre plus monumentale”, de Christian Guémy et de Jef Aérosol. La question de production le travaille : le Chat estime ne pas avoir suffisamment produit face à un C215 ou un Invader. Et le pochoir se prête mieux à l’exercice, “la bombe (étant) un outil puissant, qu’il faut contrôler et maîtriser”, lui qui reprend la bombe à 35 ans alors qu’il ne pratiquait plus depuis 20 ans.

Du coup, après les chats en cartons, les chats en masques (avec le mode d’emploi qui va bien), des pochoirs ? Hashtag scoop ? “J’aimerais (re)faire des pochoirs, (histoire de) donner des moyens à des gens (…), d’offrir des outils pour marquer leur terrain”.

“Et tout ça pour dire quoi ?”

Je sais plus mais j’ai une dernière question, pourquoi un chat ailé ? “J’aimais bien les ailes de Castelbajac, je trouvais ça beau. C’était en 2002, y’avait des manifestations d’Américains contre la guerre en Irak, alors j’ai peint une colombe, et voilà le chat qui était aérien, qui prenait de la hauteur, s’est transformé en oiseau…”

Le gentil monsieur de “Art to be Gallery” me demande si tout va bien, je lui dit que “ouais ouais tranquille” et je demande au Chat ce qu’il a prévu ce week-end. “Je voulais lâcher des vagues de chats dans la brocante (la braderie NDM) de Lille”. Manque de pot, c’est annulé. Le temps passe, et on parle un peu musique, il me dit qu’il compte bientôt sortir un disque. Un sourire un peu énigmatique, les babines qui se retroussent. Il lance Dailymotion. J’essaye d’en savoir plus. Je lui dis que je veux être chanteur professionnel. Je chante, il se marre : “Tu seras pas un professionnel, mais tu continueras ta passion et tu sais quoi, la passion y’a rien de mieux pour continuer, pour atteindre ton but… Le rêve c’est ce qui fait vivre. Tu vois, quand ton rêve se réalise, c’est le Graal.”

Le téléphone sonne, mon gros chat me demande si tout va bien. Je crois qu’il est temps de se serrer la patte et de partir.

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All images by Alex de Querzen.