Un café avec Mimi | ALEXANDER DE QUERZEN

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Mimi the Clown, Johnny Clown. Paris, 2008 (left) and Lille, 2012 (right). Photo courtesy of Alexander de Querzen

Quand j’étais petit, j’avais peur des clowns. Mais après une longue discussion autour d’un café dans son atelier, je n’avais plus peur de Miguel Donvez, l’homme derrière le clown.

Mimi a toujours eu un penchant pour le social et l’aide à autrui, en particulier à la jeunesse. Considérant que « les politiques ont tendance à oublier qu’on ne vit pas à terme électoral, en créant des projets en 5 ans et puis tout s’arrête… La construction d’un être humain se fait en plusieurs années ». Il cite le « discours indirect libre » (fait pour un auteur de s’exprimer à travers un personnage) de Pier Paolo Pasolini pour expliquer le fait d’incarner un personnage pour exprimer son art.

Et finalement « le clown s’est imposé, il est venu me voir, et la rencontre du peintre et de ce personnage, ça a donné Mimi The Clown. Le clown, c’est le fou du roi qui s’en va dire ses vérités, on ne tire pas sur un clown. Ça me permet d’exprimer tous les sentiments envers cette société hypocrite,   de consommation, cette course effrénée à la jouissance immédiate… »

Cette notion d’immédiateté, dont Facebook pourrait être le symbole car il faut toujours être dans la « timeline » (et donc créer une image toutes les deux heures), est à l’opposé d’un projet artistique qui lui, demande du temps. « Le temps de la création n’est pas celui de la société de consommation dans le sens où il y a des obligations d’attente, de maturation nécessaires, tout comme le cerveau d’un être humain qui a besoin de temps pour apprendre, intégrer. Or, la société va de plus en plus vite, ce qui va à l’opposé de la qualité. »

Artiste peintre plutôt que street artiste, chaque tableau de Mimi est à plusieurs lectures, alliant une énergie pour le fond de ses toiles à l’apparente simplicité de ses stencils. Des stencils essentiellement peints en noir et rouge, couleurs favorites de ce sympathique clown.

Les fonds de ses toiles (très travaillées) permettent, grâce à des jeux de transparences, de faire passer un (des) message(s), et renvoient vers l’idée de vécu, un peu comme « une sorte de mur où le message a été écrit, effacé, recouvert, réécrit ». Cette volonté d’expression est peut-être venue en partie d’une frustration, celle où ayant beau réfléchir et écrire, il n’était pas lu. « Du coup,  j’ai fait des tableaux, en écrivant, et même en barrant les messages, les gens se forçaient à lire, passant d’un message qui n’était pas lu à un qui l’était. »

Faire passer des messages, faire réfléchir, même une seule personne ? Ça serait toujours ça de gagné, car pour lui, « le jour où je n’aurai plus rien à dire, je m’arrêterai, la technique n’étant qu’un prétexte à l’expression. Si je fais du beau c’est pour attirer l’oeil et faire passer le message. Un artiste a un devoir de réflexion et d’aide à la réflexion. Car il a le privilège de prendre le temps et de s’arrêter, pour observer et réfléchir à un sujet, d’essayer de comprendre et contempler la société.. Faire en sorte que ce ne soit pas visible immédiatement au premier coup d’oeil, qu’il va falloir faire des efforts pour comprendre le message, prendre le temps de regarder, à l’endroit, à l’envers, caché, pas caché… »

Un peu à l’image de la vie, qui n’est pas simple. Comme un vieux peintre lui a dit : « en étant explicite, cela annulait le rêve, la divagation de l’esprit » ; or le cerveau est une machine un peu lente qui a besoin de temps. Et cette multiplicité des niveaux de lecture permet la réflexion, car « l’histoire de l’homme ne s’arrête pas aujourdhui, il faut donc réfléchir à l’humanité, c’est l’homme d’aujourd’hui, d’ hier, de demain… ».

Prédicateur le Mimi ? Que nenni, mais lorsque l’on sait qu’une théorie de philosophie publiée peut se voir détruite six mois après si elle ne se vend pas, cela renforce le sentiment que « retourner le cerveau pour faire réfléchir » est une nécessité…

« Encore une fois, prendre le temps de regarder, c’est un luxe, prendre le temps de contempler, c’est vraiment un luxe, on n’ a plus le temps, il faut sans cesse courir. »

En tant qu’artiste, « tout demande du temps, certaines pièces sont rapides, d’autres demandent plusieurs mois, surtout avec le processus d’expérimentation ». Cette expérimentation permanente (chose qu’un écrivain a qualifiée de « travail invisible »), se retrouve par exemple dans son goût de la mise en scène, de la théâtralité, qui va l’aider à prendre la pose, via des expressions exacerbée car il se met lui-même en scène pour ses pochoirs.

 

Mimi the Clown, Lille, 2012. Photo courtesy of Alexander de Querzen

Ce goût de la mise en scène, on le retrouve par exemple en 2007, en pleine période d’élections présidentielles, pour sa campagne électorale « Pour un ridicule assumé, votez Mimi The Clown », campagne qu’il reprendra en 2012, avec « Super Mimi président », car « vu le ridicule des politiques, je ne pouvais pas ne pas me représenter. »

Clown sans frontières, Mimi se présente aussi aux législatives belges, car pour lui, « les politiques sont des marionnettes qui obéissent  à la société et aux banques, en complet décalage avec la société actuelle, (…) donnant des leçons de solidarité qu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes »

Cette société de consommation amène donc Mimi sur le sujet de la publicité, et pourquoi en 20, 30 ans, les compagnies continuent de balancer et matraquer le même message. « En commençant dans la rue, je m’attendais à une réaction assez rapide, mais non ! Ça a été beaucoup plus long, car les gens réagissent lentement, tout demande du temps, l’apprentissage demande du temps… »

Un parallèle supplémentaire commun avec le street art, car « cet apprentissage est dépendant de la répétition. Ce travail de fond, de répétition est identique au travail du peintre, de la gymnastique gestuelle qui va amener à l’apprentissage, un peu comme devenir ambidextre. Au final, faire passer un message revient à être présent. »

Société de la consommation contre société de l’information, le matraquage de l’une ou la disparition de l’autre, une information chassant l’autre, et « les gens n’ont que peu de mémoire, il y a une sorte de noyade, d’effacement de l’histoire… Le problème n’est pas de trouver l’info mais de la sélectionner, d’en faire une synthèse intelligente ».

Le temps passe, l’heure tourne et Mimi s’impatiente de retrouver ses toiles, pochoirs et acryliques, car il est peintre et « veut peindre ». On finit le café en écoutant du rock, influence musicale de Mimi, avec les Rolling Stones, Jack White, Didier Wampas ou la Mano Negra. Manu Chao qu’il a vu cet été en concert et qui « dégage une énergie, une énergie positive », voir Nirvana, « pour l’énergie désespérée ».

Energie qu’il retrouve dans les ateliers d’enfants qu’il anime pour faire partager son amour de l’art et de la peinture, sorte de militant pacifiste pour une société plus juste.

Je pars de son atelier avec un petit sourire aux lèvres, heureux d’avoir rencontré un clown qui ne me fait pas peur, et ayant hâte de le recroiser au détour d’une rue, ici ou là.

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Mimi the Clown, Lille, 2012. Photo courtesy of Alexander de Querzen