L’ Amérique de l’ Ouest de Richard Avedon | EVI PAPADOPOULOU

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Richard Avedon apparaît comme un pionnier de la photographie du vingtième siècle. Son intérêt pour plusieurs genres de photographie et les innovations qu’il a introduites sont caractéristiques de son esprit inventif. Il est l’exemple de l’artiste qui a combiné son travail commercial avec son travail personnel sans faire de concessions. A part de la photographie de mode et des portraits de personnes célèbres, il s’est occupé de la représentation de la vie ordinaire et de la deconstruction des stéréotypes qui la concernent, manifestant en même temps son identité politique.

En mars 1979, il s’est lancé dans un projet ambitieux qui l’a amené en Amérique de l’Ouest, afin qu’il enregistre la vie dans cette région mythique, dont l’image est associée aux films cow-boys et aux traditions folkloriques. Ce projet a duré six années et en 1985 le livre « In the American West » et l’exposition homonyme au Amon Carter Museum au Texas sont apparus1. Son but était de photographier la vie des personnes ordinaires, des ouvriers, en créant des documents sur la façon de vivre.

Ce n’est pas la première fois qu’il s’est occupé de la vie quotidienne et des modèles qui n’appartenaient pas à la jet-set. Il est allé à Saigon en mai 1971, pour enregistrer la situation au Viêt-nam en la considérant comme une partie intégrale de l’histoire américaine. Il avait déclaré que « La raison pour laquelle je suis ici, c’est que tous les gens que je photographie un an et demi ont été touchés par le Viêt-nam, comme l’a été toute la vie américaine. Le Viêt-nam est hélas un prolongement de tout ce qu’il y a de malade en Amérique2. » Cette mission lui avait rapporté des portraits des victimes des bombes napalm dont les visages et les corps défigurés montrent l’effroi de la guerre. À ce point de sa carrière, son œuvre s’approchait le plus du photoreportage et de l’enregistrement de la réalité. Il voulait par l’intermédiaire de ses photos critiquer la politique des Etats-Unis et condamner ce que leurs compatriotes ont déjà fait.

Soutenu par l’Amon Carter Museum de Forth Worth au Texas il s’est dirigé vers l’Ouest pour enregistrer des photos documents de la vie dans cette région. Il s’est concentré sur des activités spécifiques comme l’élevage, le travail à la mine, l’exploitation de gisements pétrolifères, l’abattage de bestiaux, le ramassage des serpents. Pour ce projet, il avait rencontré presque six cent personnes en cherchant celles dont les visages avaient les qualités, par lesquelles le photographe avait envie de s’exprimer. Il a photographié des vagabonds, des détenus, des gens du cirque, des cow-boys de rodéo, qui constituaient sa vision de la vérité sur l’Ouest américain.

Ces photos présentent une grande variation, de l’élégance à l’agressivité, de la représentation objective à la mélancolie inhérente à la vie des personnes errantes. Il voulait offrir une nouvelle interprétation de l’Amérique de l’Ouest, en se concentrant sur des personnes anonymes, qui deviennent dans un étrange sens, familières et représentatives de la culture américaine. Ces personnes anonymes atteignent un niveau d’importance, d’individualité et de curiosité, similaire aux personnes célèbres. Avedon les présentait devant un fond blanc puisqu’il ne voulait pas que le paysage distraie l’attention de ses modèles. De plus, dans ces photographies, on voit sa préférence pour les éléments graphiques. Grâce à l’éclairage, il a essayé de supprimer les effets sculpturaux et le sens de la troisième dimension, et donner une force graphique à ses modèles renforcée par le fond.

Ses photographies appartiennent au genre de photo-reportage, mais en même temps montrent sa prédilection pour la mise en scène, du fait qu’il a éloigné ses modèles de leur environnement naturel et les a fait poser devant un fond neutre. Tenues de travail, visage et corps sales, déformations corporelles semblent servir ses intentions. La photographie de Roland Fisher, apiculteur en 1981, est un exemple caractéristique de sa préméditation du sujet. Il avoue que pour réaliser cette photo, il a fait apparaître dans plusieurs régions des annonces cherchant une personne qui pourrait correspondre à ses demandes. De plus, il avait auparavant fait le dessin de ce qu’il envisageait de photographier. Quand il a reçu la photo de Roland Fisher, il savait qu’il avait trouvé son sujet. Pour la réalisation de cette photo, l’apiculteur était obligé de rester immobilisé en ayant sur son corps et sa tête des abeilles vivantes. Le résultat était la production de deux photographies, l’une où Fisher, selon Avedon, souffre des piqûres des insectes et subit la douleur comme un martyre chrétien et une autre où il semble indifférent à la souffrance d’une manière qui rappelle le nirvana bouddhiste3.

Ces photos ont été exposées pour la première fois in situ. Après une séance des photos des mineurs à Colorado North Fork Valley, Avedon voulait remercier les personnes qui ont posé pour lui et il a placé ses portraits sur les murs extérieurs d’un bâtiment à côté de la mine où ils travaillaient. Pour eux, la vision du photographe révélait des aspects sur leur personnalité et sur leur manière de vivre qu’ils ne connaissaient pas. Le même sens de révélation a envahi les spectateurs, parmi eux il y avait aussi des modèles que le photographe avait invités, quand l’exposition a ouvert au Amon Carter Museum à Forth Worth Texas. Les dimensions gigantesques des tirages ont donné aux images une force équivalente aux documents sociaux et un impact psychologique semblable à celui des portraits des années précédentes.

Richard Avedon n’était pas le premier à s’occuper de la photographie de l’Amérique de l’Ouest. Après la Première guerre mondiale, la photographie se tourne vers la rue en cherchant l’identité de l’Amérique. Walker Evans et les photographes de la « Photo League »représentent cette tendance documentariste de la photographie américaine qui culmine dans l’œuvre de Robert Frank « Les Américains. » L’approche réaliste, l’enregistrement de la vie quotidienne, la mise en valeur du paysage étaient les points communs des photographies qui constituaient des documents sur la vie contemporaine en Amérique. Avedon partage ces inquiétudes, mais en même temps se différencie. Son intention est de combiner le photo reportage avec sa vision personnelle. La présentation de la vie quotidienne se fait dans ses conditions. Les modèles sont éloignés de leur contexte et présentés devant le fond nu du studio sans aucun artifice pittoresque. Son intention était de briser les stéréotypes concernant la vie dans cette région et de métamorphoser des personnes ordinaires en porteurs de l’histoire de cette région.

Pour lui, l’approche de cette région par l’intermédiaire de personnes étrangères était un défi. Il avoue qu’il a photographié ce dont il avait peur, la veilleuse, la mort et la désespérance de la vie. Ses modèles bizarres ont des affinités avec l’œuvre de Diane Arbus, qui a aussi cherché ses sujets parmi les semblables personnes, ses « freaks » comme elle les a appelés. Bien qu’Arbus essaie de faire connaissance avec ses modèles, d’entrer dans ses mondes et faire partie de leur vie, Avedon adopte le rôle de metteur en scène et l’approche stylistique4. Pour lui, le style est une forme d’expression politique. Sa décision de choisir telles personnes comme des vagabondes, des déserteurs de la vie, des ouvriers insatisfaits de leur vie et de leur travail constitue, aussi une critique contre du rêve américain et l’idée idyllique pour cette région.

Pour des photographies de la série “In the American West” vous pouvez visiter le site de la Fondation Richard Avedon, www.richardavedon.com

 

1. Richard Avedon, Images de l’Ouest, Chêne, Paris 1986.

2. Jane Livingstone-Adam Gopnik, Evidence 1944-1994:Richard Avedon,Schirmer-Mosel, Munich 1994, p.44.

3. Maria Morris Hambourg-Mia Fineman, Richard Avedon Portraits, Harry N. Abrams Incorporated-The Metropolitan Museum of Art,New York 2002, n.p.

4. Suzan Weilley, “Avedon goes west”, Art News, March 1986, p.90.